Saint Barthélémy, « l’île des gens » après l’ouragan Irma

Saint-Barthélémy

En plongeant sur l’île de façon vertigineuse le regard embrasse la terre et l’écrin de verdure qui se détache de l’océan de mer et d’azur. Tout semble à sa place, Saint Barthélémy semble presque intacte.

Et pourtant, un mois après Irma, l’île panse encore ses nombreuses plaies et devra s’employer durablement à effacer, au moins en surface, les stigmates de cette catastrophe, à défaut de cicatriser des plaies plus profondes chez ses habitants.
Irma a lourdement touché l’île de Saint Martin sur le plan humain et matériel. Il y a eu de nombreuses victimes là-bas, alors qu’aucune n’est recensée à Saint Barthélemy, pourtant frappée par plus de 200 mini tornades venues s’ajouter au cyclone.
Cette différence est peut être essentiellement due à la piètre qualité de bon nombre des habitations de l’île de Saint Martin, qui sont souvent des constructions précaires aménagées par des habitants très modestes. Celles-ci tranchent avec les maisons de Saint Barthélémy de conception plus solide. Pourtant….à St Barth, beaucoup de maisons ont été totalement détruites, ici aussi…Tout le monde ne vit pas dans de cossues battisses construites en parpaings. Beaucoup de gens ont tout perdu en une nuit. Beaucoup de commerces sont encore fermés et des maisons demeurent inhabitables.

Réservistes-sanitaires-saint-barthélémy

L’équipe IRMA 16 à Saint-Barthélémy

Notre équipe de soutien sanitaire, s’installe ici pour une semaine. Nous prenons le relais des équipes précédentes qui se sont succédées pour le soutien médico psychologique durant les jours qui ont suivis le cyclone. Il s’agit d’organiser des espaces d’écoute, d’accompagner la verbalisation des souffrances, de repérer les émergences de pathologies qui ont pu éclore à la faveur de la catastrophe, dans le respect et la bienveillance à l’égard de cette île et de ces habitants dont nous sommes les visiteurs singuliers. Il n’y a pas de soutien medico psychologique sans la compréhension intime rapide et immédiate de celui que l’on écoute ; c’est l’art de cette pratique ; Pour ce que cela semble simple, l’écoute, elle en devient, dans ce contexte, complexe et professionnelle car elle prend un sens exceptionnel. Elle est le recueil d’un récit, la mise en mot accompagnée et médiatisée du vécu d’un événement qui n’aurait pas dû arriver, auquel on a, (pour quelle raison ?) survécu. L’écoute s’adresse à l’autre, ici aux habitants de cette île présentée comme paradisiaque, « l’île des riches », à l’autre bout de la terre ; où la misère serait plus simple à vivre. Cette île ne pouvait nous laisser indifférent et ces gens là non plus. Car au-delà des clichés et de notre premier regard sur l’île, la nature humaine est comme la nature après l’ouragan : contrastée. Et c’est de cette « île des gens » de ceux qui vivent ici à l’année et qui pour certains y sont nés dont nous voulions parler.

Ici, la plupart des gens se connaissent et le tutoiement est coutumier. La quasi absence d’anonymat rompt avec celui qui peut régner dans les grandes villes de la métropole, au risque parfois d’en devenir pesant et de porter atteinte à l’intimité. L’île est un village.

La plupart des riches propriétaires ou locataires de l’île ne sont pas là, tout simplement parce que pour la majorité d’entre eux, ils n’y vivent pas à l’année ; et si ce n’est pas l’hiver ce n’est pas encore l’été…. Nous sommes hors de la saison touristique, qui ne débute qu’en novembre.

La stabilité économique et sociale de l’île repose essentiellement sur le tourisme, orientée vers l’accueil d’une population à très fort pouvoir d’achat, à laquelle sont proposées des prestations très haut de gamme. Une proportion importante des maisons appartient au secteur locatif touristique. Tout cela génère de très nombreux emplois de service, d’artisanat, de maintenance et d’entretien, qui font vivre une grande partie de la population. Il faut  travailler et même travailler beaucoup pour vivre ici à Saint Barthélémy compte tenu du coût de la vie. Tout y est très cher, à commencer par les loyers. Ces derniers étaient déjà onéreux de par la rareté des logements, il est à craindre qu’ils ne deviennent encore plus chers, car encore plus difficiles à trouver après le passage du cyclone.
Alors aujourd’hui, certains  craignent les opportunistes qui pourraient voir dans ce drame une aubaine pour favoriser l’inflation et ceux qui  considèreront que la situation très tendue du logement pourrait «assainir » l’île. L’équilibre social risque d’être perturbé. D’autant, qu’avec l’arrivée de la saison touristique, de nombreux bailleurs vont reprendre possession des locaux qu’ils ont élégamment loués pour des sommes relativement modestes aux autochtones jetés à la rue par Irma. On craint plus que jamais le pouvoir de l’argent qui ici, aussi, très loin, très loin de la métropole…. Corrompt.
Mais pourtant, si dans les paroles les craintes sont présentes, les témoignages disent autre chose: l’ensemble des habitants, des artisans, des élus et des entreprises ont effectué un travail titanesque en trois semaines pour rétablir les voies de circulation, l’électricité, l’eau et rendre la vie la plus acceptable possible. Il y a eu un énorme élan commun pour nettoyer, réparer sommairement ou remettre en ordre ce qui pouvait l’être. Paradoxalement, la conséquence positive de cet événement, est qu’un élan de solidarité s’est déclenché dans les premiers jours. Ils n’en reviennent pas. Très vite tout a été déblayé, nettoyé. On répare on s’active… Les anciens de l’île qui avaient vu dépérir au fil des ans cet esprit d’entraide, et assisté à la profonde mutation sociale de sa population avec une place croissante de l’argent ont vus un signe dans l’ouragan. Et si l’île avait souhaité nous réveiller ? Cette vaste mobilisation a eu un effet cathartique et symbolique puissant : en permettant à tous d’être dans l’action et l’entraide elle a permis de lutter contre un état de sidération et réinstallé les solidarités au cœur des codes de l’île.

Et voici donc cette mosaïque de personnes et de conditions sociales assez différentes, une micro-société singulière, qui se remet en marche.

C’est en cela, au travers de cette complexité que l’île de Saint Barthélemy semble assez unique.

Il y a d’abord un fort sentiment identitaire d’appartenance pour ces quelques 9000 habitants permanents; une identité d’îliens qui vivent sur ce minuscule caillou. La beauté du site y participe, même aujourd’hui, car la nature y met du sien avec l’alternance de la pluie et du soleil. Elle peut aussi être reconstructrice! Les arbres ont développé de nouvelles pousses dès la semaine suivant le passage du cyclone et verdissent de jours en jours. Même si cette identité d’îliens n’est pas exclusive à Saint Barthélémy, il est certain qu’elle a joué un rôle dans la capacité de mobilisation collective dans les heures et les jours qui ont suivies et qu’elle a vraisemblablement permis de limiter l’ampleur d’un certain nombre d’états de sidération traumatique.

Tous ces gens de l’île. Tous des gens de l’ile. Il y a ceux qui ont choisi de rester coûte que coûte, parce qu’ils sont nés ici, que « Saint Barth », c’est leur île et qu’ils ne s’imagineraient pas vivre ailleurs, au mépris de considérations parfois alarmistes sur l’évolution climatique. Se joignent à eux, ceux venus de métropole, tombés amoureux de l’endroit, qui se sont installés depuis de nombreuses années et apprécient la vie paisible sur une île où il n’y a pas d’insécurité. Ils étaient bien insérés socio- professionnellement, n’étaient pas particulièrement en souffrance sur le plan psychologique, ne présentaient pas de pathologie psychiatrique sous-jacente. Ces derniers n’écartent pas l’hypothèse de quitter l’île un jour et de retourner vivre en métropole, parce que cela leur sera effectivement  possible socialement et psychologiquement. Un jour, quitter lîle, mais rester encore un peu.

Il y aussi ceux, en quête d’un hypothétique ailleurs, qui n’ont pu encore partir de l’île après le cyclone. En grande fragilité psychologique lorsqu’ils vivaient en métropole, parfois en rupture familiale et déjà en difficulté sociale en métropole, ils sont venus s’installer ici en recherche d’un Eldorado. Ils avaient emmenés inconsciemment une partie de leurs soucis personnels non résolus et de leur fragilité psychologique dans leur valise dans une forme de conduite de fuite. Ils ont trouvé beaucoup plus facilement un travail ici, se sont en partie reconstruits, mais ils sont frappés de nouveau par la précarité sociale, qui vient s’ajouter à la souffrance psychique résultant de l’exposition à des conditions de stress extrême. Un jour quitter l’île ; Pour aller où ?

Une nouvelle forme de précarité risque de s’installer puisque de nombreux emplois sont sinistrés suite à l’ouragan, notamment dans l’hôtellerie et ils ne disposent pour certains que de solution très provisoire de logement. S’ajoute à cela le psycho traumatisme généré par l’événement, qui vient favoriser la décompensation psychique en termes de dépression, d’angoisse, de phobies et d’anxiété.

On peut jeter un voile pudique sur les stupéfiants, dont l’accessibilité en terme de prix rend la consommation aisée, en particulier pour la cocaïne, et qui pourraient devenir des pansements faciles pour les plaies de l’ouragan alors qu’ils sont le plus souvent des paradis artificiels pour les jet setters qui cherchent encore leur île.

La gestion des équilibres demeure fragile mais nécessaire…

L’île, devra pourtant bien s’assurer de maintenir in situ une population suffisante pour assurer le maintien d’un niveau de prestation élevé pour une clientèle touristique de facto très exigeante. Ce système d’interdépendance n’est pas sans rappeler de belles pages Hégélienne… C’est l’une des contraintes que la collectivité territoriale ne peut ni ne doit ignorer.

Au final, Saint Barthélémy est l’île de qui?… Des gens qui la possèdent ou bien à la plupart des gens qui y vivent ? La réponse s’avère plus complexe qu’il n’y parait.

Et quittant cette petite tache verte et contrastée qui s’éloigne le sentiment qui nous envahit nous dit que nous aussi avons été un peu à elle. Et sur cette minuscule plateforme verte frappée par le trauma de l’ouragan, des destins élémentaires et contradictoires vont une nouvelle fois se relever pour croire à la possibilité d’une île.

Michel FAURE, Psychologue, CH Montbrison
Professeur Louis JEHEL, Université des ANTILLES
Professeur Georges BROUSSE, Université d’AUVERGNE Clermont Ferrand

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